samedi 12 septembre 2015

LA LETTRE!



Trente quatrième parution
" La lettre".
# 34, Le Havre/Septembre 2015.
Dessin et photo: C.L.M
La lettre de E.A (extrait de "La page").
Réalisation: C.L.M & E.A





©Dessin & photo: C.L.M



La lettre: une ville souterraine
 

 …,  Quand je suis arrivé ici, j’ai reconnu trente ans  après l’odeur de la salle d’accouchement où ce maudit médecin m’a posé dans les bras de cette dame que j’ai toujours aimé appeler maman. J’étais revenu avec ta maman. La ville ne dormait pas à ce qu’on m’a dit. Il parait que mon père voulait fêter ma venue. Il avait convié du monde qui venait s’ajouter à la longue liste de noms de notre famille.
 
Je suis né dans un bal, mon fils, vois –tu. Je ne sais pas pourquoi, ne me le demande même pas. Alors j’ai appris à fuir le bruit. Pourtant, j’aime entendre toutes ces voix reconnaissables et reconnaissantes ; je déteste le silence quand je ne suis pas armé d’un livre. Mon père m’avait initié à la lecture et j’ai fait de mon mieux pour te transmettre le seul bien que j’estimais correcte: un livre. 
 
Un livre cache toujours au moins un secret. Ce que tu regardes peut l’être ou pas, si seulement un groupe d’hommes est capable de se montrer pour mieux se cacher, capable de se supporter, capable de vivre au cœur des ténèbres en passant leur temps à rire de ceux dont ils souhaitent accélérer la perte.  Le vent tourne mon fils...
 
Le monde est fait de gestes, de bruits, de manières que l’on ne comprend pas toujours. Tu sembles avoir une âme en plus de celle qui faisait rire tes camarades tant tes remarques ressemblaient à celles d’un petit farceur né. Ils t’ont vu spécial. Je crois qu’ils avaient tous raison. Tu es spécial mon fils et c’est mon unique fierté. 
 
J’aimais accompagner ma lecture d’une douce musique jouée en sourdine ou encore d'une émission de radio sur les lettres. J’aimais écouter le monde. Je riais souvent. J’aimais rompre cette routine qu’est la vie et ses nouvelles manières qui envahissent le monde des savants et des génies en tout genre...
 
Tu dois savoir que dans les livres et en dehors, cette ville reste fragile. Alors ta curiosité,  ton sens de l'observation et ta capacité à te faire passer pour le nul sont des atouts que tu possèdes afin de lutter contre toi-même et  ce royaume où les perroquets font la pluie et le beau temps...
 
Agir, il fut un temps, était vivre. Aujourd’hui vivre c’est mourir un peu plus chaque jour.

Dans  certaines situations, Boby, il faudra agir comme un enfant et voir comment font les grands. Avec un peu de chance, tu sauras choisir tes repères. Tu dois agir à l’instinct, sinon tu réaliseras trop tard que c’était bien trop tard.  Un mot partagé dit beaucoup sur qui on est; alors, mesure ce que tu donnes aux autres, nous ne sommes pas si riches avec une langue facile. Alors serais-tu prêt à écrire un roman que tu pourrais titrer : Conseils.  Tu ne le feras pas, on s’aime trop pour cela.
 
Prends un peu de temps, quand  tu en auras, pour planter un arbre au nom de nos grands-pères, et tu comprendras.
        
Te rappelles- tu l’histoire des hyènes que je t’ai racontée. Te rappelles-tu ? Tu dois être mort de rire ou de pudeur. Car une histoire comme celle-ci n’est pas à faire vivre à un enfant. Pourtant papa l’a fait. Je te demande pardon si tu le veux bien. Ne dis rien ! Je connais ta réponse.  
 
Alors:
 
 C’est l’histoire d’un village d’animaux où le lion a cessé de régner en tant que roi. Ce dernier, était déchu de son trône, par une bande de galeuses à la gueule émeutière, qui rasait le plateau des autres animaux tous les jours.   Le lion, Roi de cette petite jungle, soucieux de plaire à toute sa bande et garant de cette demeure hostile, s’est vu offrir des proies faciles; ce dernier a signé sa perte car il était si avare des compliments que même le plus malheureux des animaux savaient comment l'amadouer. Il s’est laissé faire comme à « l’accoutumée » dans cette petite jungle.  Quelques temps après sa déchéance, la bande  de hyènes prit le contrôle de la Jungle. Celle-ci, en peu de temps, avait transformé la jungle en une espèce de champs de foire en construction, un « no animal’s land ». A ce qui se dit, ces dernières continuent aujourd'hui encore à sniffer les entrailles de la terre à la recherche des cadavres enterrées.
        
Il y avait également dans cette jungle, un couple de singes; mais, face à cette situation catastrophique, il demeura pour une fois silencieux. "Si le Roi ne dit rien, alors tout doit rouler comme sur des roulettes", pensait-il. Les rares qui ont tapé sur la poitrine et des pieds ont failli perdre gros; alors, tout le monde s’est tu.
 
Sous les pieds d’un des singes, dans la petite demeure qu’ils se léguèrent de génération en génération, il y avait une mine. Et celle-ci resta pendant longtemps hors de portée du Roi et des hyènes qui venaient de prendre le pouvoir.
 
 
©Dessin & photo: C.L.M
 
Et, en plus des Hyènes, une situation invraisemblable s’est produite, dans cette jungle hors contrôle. Des requins avaient réussi à secouer la terre jusqu’à amener la mer au pied de la jungle.  Un des singes, différent, effacé et sans aucun talent, allait pourtant avoir la chance de sa vie. Il a découvert enfin qu’il n’était pas seul au monde malgré que leurs géniteurs aient été décimés par une maladie contagieuse; et qu'il pouvait, à tout moment, compter sur le seul qui lui ressemblait. Alors il s’est mis à rêver pour et avec lui, voir comment sortir de ce fléau, orchestré par cette meute mutante: Hyènes et requins.  Eux aussi, allaient être chassés à leur tour.
 
Depuis ce drame, les deux singes avaient décidé de vivre loin de la jungle...très loin de ce royaume où, même des perroquets ne songeaient qu'à renverser les hyènes pour régner à leur tour. Ils avaient trouvé mieux à faire en écrivant leur testament. Cette phrase n’a certainement pas sa place ici. Mais tu comprendras. Si les Hyènes viennent à chasser  un lion- Roi de la jungle-, si des perroquets se mettent à rêver de pouvoir, et si des requins arrivent à respirer même en dehors de leur élément, alors, c'est qu'il est grand temps de partir....c’est très mauvais signe.
       
  Alors, le couple de singes et le lion ont décidé de laisser au temps le privilège de deviner l’avenir, en continuant paisiblement leur aventure de vie.
 
Il y avait eu un vieux pour me raconter cette histoire. A ton tour maintenant, assure-toi de faire en sorte qu’elle reste une histoire. Mais, tu dois la vivre autrement. Cette histoire ne se retrouve dans aucun livre Boby. On me l’a racontée.  Mon fils, on ne reconnait une mine qu'à l'acharnement de ces  femmes et ces hommes qui creusent la terre, sans aucun répit, à la recherche de trésor et de cadavres en tout genre. Je veux parler de ces hommes que les femmes serrent fort quand ils rentrent à la maison, ces soldats sans armée et ces génies de toute sorte.
 
De nos jours, on assiste à ce ballet où: les sourds crient avoir tout entendu, et les aveugles revendiquent le droit de  mener les autres. Souvent. Voire trop souvent.  Sous tes pieds, se tient un équilibre centenaire. Alors, tu dois continuer ta marche; tu dois faire attention à là où tu poses ton regard et ta plume; garde avec toi une feuille au cas où une idée parviendrait à sortir de cette bouilloire qu’est ta tête.   
        
La vie n’est que réalités, mythes et fantasmes en tout genre ; La vie n’est qu’une illusion dans les yeux des hommes comme nous...Pour cela, je pense que nous savons tous les deux qu’une seule vie ne suffirait pas pour  en parler. Alors contente-toi de nous lire. Oui, je viens de te donner un ordre.  A toi de voir. 
 
Ton père qui t'aime.



© Tous droits réservés, ruedesrumeurs/C.L.M & E.A/
Le Havre/France.